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Voilà pourquoi le projet de monnaie double de Marine Le Pen est très dangereux pour l'économie française

4 mai 2017

Ce n'est un secret pour personne, Marine Le Pen n'est pas une grande fan de l'Europe. Très souvent absente du Parlement européen, la candidat frontiste a pour objectif de limiter l'implication de son pays dans les institutions du vieux continent. Pour aller dans ce sens, elle a un projet un peu fou: faire cohabiter l'euro et le franc, une monnaie nationale. Alors est-ce vraiment réalisable et qu'est-ce que ça a donné dans le passé, on fait le point. 

Attention, dans cet article on va parler argent. Difficile de passer à côté du projet un peu fou de Marine Le Pen: celui de faire cohabiter deux monnaies sur le sol français. Même si elle a répété plusieurs fois que "l'euro est mort", elle semble prête de le supprimer...à moitié.

Concrètement elle a l'ambition de garder l'euro, monnaie unique, pour les grandes entreprises et le franc, monnaie commune, pour les citoyens. Le franc français serait donc utilisé pour les achats du quotidien au marché ou dans les magasins. L'euro serait alors réservé pour les grosses transactions de l'état et pour le commerce international. Ce projet serait "négocié avec les partenaires européens" et "validé par referendum".

Bon, c'est quoi une monnaie commune?

Une monnaie commune n'a pas pour vocation de supprimer la monnaie unique mais de s'y superposer. Donc en France, tous les échanges internes se feront en franc mais que tous les autres pays de la zone euro commerceront grâce à l'euro. En fait, selon Marine Le Pen ce retour au franc s'assimilera à l'ECU (european current unit) qui a existé en Europe de 1979 à 1998. Sauf qu'en fait, l'ECU n'était pas vraiment une monnaie commune. C'était en fait une monnaie virtuelle qui servait de référence aux pays européens.

Autrement dit, les monnaies nationales avaient un taux de pivot autour de l'ECU. Par exemple, l'ECU valait 6,62 francs et 1,92 deutschmark. Ce système avait pour objectif de limiter les fluctuations des monnaies nationales et éviter une guerre monétaire en Europe.

L'objectif de Marine Le Pen est d'une part de maîtriser le taux de change et la politique monétaire. D'autre part, elle espère ne pas être trop vulnérable sur le marché international.

Réalisable?

Pour l'instant, Marine Le Pen n'a pas expliqué les modalités de transformation de l'euro en franc mais on peut déjà anticiper quelques éléments. À plusieurs reprises, la candidate frontiste a assuré qu'un franc vaudra un euro et inversement. Sauf que cette décision n'est pas du tout de son ressort. La valeur du franc devra être négociée avec les partenaires européens (si on part du principe qu'ils laissent Marine Le Pen mener à bien son projet). Et après avoir décidé de la valeur du franc, la monnaie serait toujours contrôlée par la Banque Centrale Européenne.

Ensuite, il est vrai que la France retrouverait des marges de manoeuvres monétaires. Mais il est certain que l'Europe exigera que la Banque de France soit une institution indépendante par rapport aux politiques françaises. Eh oui: il ne faudrait pas que la France fasse fluctuer le franc comme elle le voudrait: cela mettrait en péril la monnaie unique. Au final, l'Europe garderait énormément de contrôle sur la monnaie commune chère à Marine Le Pen.

Faire cohabiter deux monnaies: loin d'être une première

Invitée par BFM Business, la professeure à la Paris School of Economics, Agnès Benassy-Quéré explique: "Avoir plusieurs monnaies ce n'est pas un scoop, on a connu plusieurs pays dans ce cas de figure. Et en général c'est mauvais signe. Par exemple, en Amérique latine, on a une monnaie nationale et, à côté, on utilise le dollar car c'est plus fiable. L'Équateur a même abandonné sa monnaie nationale pour le dollar."

En fait, l'exemple qui se rapproche le plus du modèle désiré par Marine Le Pen est Cuba. Sur l'île communiste, on trouve aussi deux monnaies: le peso cubain (CUP) et le peso convertible (CUC) qui vaut 25 pesos cubains. Et comment ça se passe? C'est le chaos. Comme pour le modèle de Le Pen le peso cubain sert pour les achats domestiques et le peso convertible pour les produits importés. Mais depuis deux ans, les commerçants acceptent les deux monnaies et ça met un beau foutoir. Selon Mauricio Murillo, un économiste cubain, ce système a "inversé la pyramide sociale". Il y a un monde qui sépare les Cubains qui travaillent au contact des touristes et de l'étranger et ceux qui travaillent en campagne et qui n'ont pas accès au peso convertible.

À Cuba, un serveur gagne mieux qu'un chirurgien

C'est assez fou mais aujourd'hui, un serveur dans un bar privé peut gagner 200 CUC alors qu'un chirurgien ne s'en fait que 75. Aïe. "On s'est adapté, mais avec une seule (monnaie) on aurait moins de difficultés parce qu'il y a des gens, par exemple nos fournisseurs ou les transporteurs, qui ne veulent pas de CUC" explique une commerçante cubaine à l'AFP.

Si le système a fonctionné un temps, ce n'est plus vraiment le cas actuellement pour un pays qui désire s'ouvrir aux marchés extérieurs. Pavel Vidal, un économiste cubain fait le bilan: "La double monnaie a permis d'affronter les déséquilibres de la crise des années 1990 (consécutive à la chute du bloc soviétique, NDLR) puis de promouvoir l'entrée d'autres devises après que furent coupées les relations avantageuses avec l'URSS. Mais aujourd'hui la dualité des monnaies et des taux de change fausse les évaluations des performances de l'économie, segmente et affaiblit le marché intérieur et empêche la relation de tous les secteurs économiques avec les marchés internationaux."

Marine Le Pen est prévenue, son projet de double monnaie sera déjà d'une part extrêmement difficile à négocier avec les partenaires européens mais sera aussi dangereux pour l'économie française. Surtout pour une des plus grosses puissances européennes dont le commerce international occupe une place essentielle dans son économie. La candidate frontiste devrait peut-être y réfléchir à deux fois...

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