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On était au Web Summit, le "Davos des geeks", et l'optimisme n'était plus trop au rendez-vous

8 novembre 2017

Le Web Summit se déroule en ce moment à Lisbonne, au Portugal. C'est l'une des plus grosses conférences sur la technologie au monde. En plus de grandes entreprises internationalement connues, 60.000 membres de la génération Y y passent pour alimenter leurs rêves de devenir les prochains milliardaires du numérique. Mais c'est également un endroit où l'on discute des effets de la numérisation et de la robotisation. Et pour quiconque y fait un tour, le Web Summit 2017 montre clairement de graves ruptures dans l'utopie numérique.

Le "Davos pour les geeks". L'équivalent numérique du World Economic Forum (Forum économique mondial, ou WEF). La grande réunion annuelle des big boss d'entreprises, des politiciens, des intellectuels et des journalistes du monde entier. Un sommet incontournable pour les start-ups qui veulent rencontrer les stars du business: voici le Web Summit.

Imagine un grand festival de musique, mais qui ne rassemble que des gens qui rêvent de gagner beaucoup de fric et qui pensent que le salut de l’humanité réside dans le progrès technologique. En soi, ce n’est pas une si mauvaise idée. Sauf lorsque l’on voit que certains intervenants du Web Summit 2017 se décrivent eux-mêmes comme des Tech-évangélistes. Il y a de quoi flipper.

Stephen Hawking met en garde

La première journée du Web Summit, lundi, a été marquée par le discours d'ouverture du célèbre physicien Stephen Hawking, par vidéoconférence. S'inspirant d'Al Gore, il donne immédiatement le ton: "Shit is about to hit the fan". Ce qui peut se traduire comme: "La merde est sur le point d’atteindre les pales du ventilateur". Une expression imagée pour annoncer des problèmes imminents.

Hawking met, ainsi, en garde contre les immenses progrès réalisés dans le domaine de l’intelligence artificielle (AI). "L’AI pourrait bien développer sa propre volonté", déclare-t-il de sa voix caractéristique générée par ordinateur. Un peu ironique pour la situation. "La montée de l’AI pourrait être le pire ou le meilleur qui soit arrivé à l’humanité", poursuit-il. Car, selon lui, alors que l’AI et les robots menacent des millions d’emplois, ils peuvent aussi être utilisés à des fins sociales. Mais cela n’arrivera pas spontanément. Les scientifiques et ingénieurs devront beaucoup travailler, aller au-delà du problème pour le résoudre.

Les grandes entreprises telles que Google, Amazon, Apple et Facebook considèrent, pour l'instant, que leurs avancées dans le domaine de l’AI sont cruciales pour leur succès futur. Alors qu'elles feraient peut-être mieux de tout stopper et de se concentrer sur une façon de rendre l'AI meilleure et plus efficace. Qu’elle soit également "plus utile pour l’humanité", suggère Hawking. Comment? Par la réglementation et la législation, précise-t-il. D'autant plus que le temps est compté. Selon lui, les ordinateurs et l’AI "s’affranchiront de l’autorité de l’humanité" dans 20 à 30 ans, maximum.

Les choses ennuyeuses

Le patron du Web Summit, Paddy Cosgrave, était un peu plus modéré dans son speech d’ouverture, mais dans le même move: "La technologie change de nombreuses industries. D’un côté, c’est quelque chose de très sympa, mais de l'autre, la technologie mène actuellement à des choses très ennuyeuses", admet-il.

Par exemple, la semaine dernière, Facebook Twitter et Google ont dû expliquer au Congrès américain comment des hackers russes ont pu utiliser leurs réseaux pour influencer les élections présidentielles américaines.

De même, la Commission européenne, avec sa commissaire en charge de la Concurrence Margrethe Vestager, est en train d'enquêter sur des abus commis par Google. Cette année, l’entreprise a d'ailleurs écopé d’une amende de 2,42 milliards d’euros pour concurrence déloyale, avec son comparateur de prix Google Shopping. Et Google fait encore l’objet de deux autres enquêtes. Les instances européennes de surveillance de la vie privée restent aussi sceptiques concernant le partage de données entre WhatsApp et Facebook.

La hype Margrethe

Margrethe Vestager s'est également adressée au public mardi, en suscitant beaucoup d’intérêt. Elle n'est, elle, pas en colère contre Google & Co. À la place, celle que l'on surnomme "la femme la plus puissante du monde" (parce qu’elle ose infliger des sanctions de plusieurs milliards d'euros à des entreprises comme Apple, Google ou Facebook) pense que ces plateformes sous-estiment le pouvoir dont elles disposent.

Vestager qualifie ce qu’elles font d’antidémocratique et d’injuste à l’égard des citoyens, mais "également à votre égard, vous qui rêvez de créer quelque chose à partir de rien", a-t-elle lâché au public plein de Millennials.

Vestager s'est montrée très impressionnante et hype pour une commissaire européenne. Non seulement parce qu’elle s’est exprimée dans une tenue décontractée et en chaussures de sport. Mais aussi parce que son message était fort et clair: il existe une vérité qui s’applique à tous, y compris à Google, Apple, Facebook, Amazon et les autres géants du numérique, et qui est qu'on ne se moque pas d’une mère de trois enfants de 49 ans. Qui plus est, d'une Scandinave.

Déconnexion

Quoi qu’il en soit, la technologie est sous la pression du politique, et on le lui a fait comprendre clairement à plusieurs reprises. De nombreux signes indiquent qu’il existe une très grande déconnexion entre les esprits des personnes présentes à ce Web Summit et une très grande partie de la population.

Alors que les participants considèrent la technologie, la numérisation et la robotisation comme une bonne chose pour l’humanité, le public en Europe, aux États-Unis et même en Asie est de plus en plus sceptique quant au rôle que les produits et services en ligne peuvent jouer dans leur vie quotidienne.

Pour la jet-set numérique, il est temps de "faire d’abord, poser des questions ensuite", mais tout le monde ne s'en rend pas compte. On l'a remarqué avec toutes les applications et services en ligne qui aident à surveiller sa santé. De temps en temps, il y a eu des déclarations ridiculement simplistes telles que "la santé est une question d’auto-surveillance et de discipline personnelle". Alors que ce sont les applications et outils des personnes qui nous disent ça qui sont censés nous aider à nous sentir mieux.

Là où le bât blesse

Hélas, ce n’est pas aussi simple que cela. Certes, la technologie et la numérisation ont rendu notre vie plus facile mais, et c’est là que le bât blesse, toutes les recherches faites ces vingt dernières années ont montré que nous ne sommes pas forcément plus heureux. C’est à cela que Stephen Hawking faisait allusion dans son speech d’ouverture.

Les discours de catastrophisme ne s'arrêtaient pas là. Jared Cohen, le patron de Jigsaw (ex-Google Ideas) a tenu un exposé intitulé "How to prevent a cyberwar". Ou "Comment éviter une cyber-guerre". Pas vraiment quelque chose de joyeux. Selon Cohen, "toute guerre future débutera par une cyber-guerre".

Une autre présentation, des plus pessimistes, était celle de Max Tegmark du MIT. Le titre: "When the machines outsmart us…", ou "Quand les machines dépassent notre intelligence". Tegmark y met en garde contre le caractère inévitable de cette prophétie. Contrairement à ce que l’humanité a inventé jusqu’à présent, il n’y aura plus d'espace pour tirer les leçons et faire les ajustements nécessaires: une fois que ce sera parti, on ne pourra faire machine arrière. Il est donc important d’éviter de perdre le contrôle de l’AI.

Des ruptures dans l’utopie numérique

En réalité, quand il s'agit d'estimer les dangers de l’AI dans le monde politique (mais aussi pour les citoyens), c’est encore plus difficile que d'évaluer les effets du réchauffement climatique.

Il y a donc des ruptures graves dans l’utopie numérique, et, voici enfin une note optimiste, ceux qui étaient présents au Web Summit semblent le réaliser aussi. Plus de 80 % affirment d'ailleurs que l’industrie de la technologie n’a pas fait assez d’efforts pour lutter contre les fake news, ou pour tenter de stopper la propagation des discours de haine et des idées extrémistes.

60 % d'entre eux indiquent également que le secteur ne fait rien contre le sexisme et les comportements indécents envers les femmes. Une personne sur trois est même d’accord avec l’énoncé "Internet companies are not a force for good and must be regulated", ou "les entreprises sur internet ne sont pas une force bénéfique et doivent être réglementées". Il y a encore quelques années, personne n’aurait osé le suggérer ici.

L’édition de cette année comprenait également des groupes d’experts qui réfléchissaient sur la manière d’imposer le numérique et sur la question de savoir comment stopper la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux. Ce n'est peut-être pas encore grand-chose, mais c’est déjà un bon début pour que les géants du numérique réalisent que tout ce qu’ils touchent ne se transforme pas en or pour la majorité de la population.

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