Raoul Hedebouw (PTB): "En période de crise, c'est le rôle de la droite de diviser le peuple"

9 janvier 2018

"Résistance": Raoul Hedebouw a retracé avec nous une année politique mouvementée. Crise de la gouvernance, changement de majorité en Wallonie, politique migratoire et fédérale... la figure de proue du PTB est revenue sur tous les grands thèmes de l'année "sans tourner autour du pot". Raoul Hedebouw sait aussi que son parti est face à de grands défis, mais il ne "vendra pas ses principes pour une victoire électorale".

Si vous deviez qualifier l'année politique en une expression?

Résistance. Ça a été une année de résistance par rapport à toutes les attaques qui ont été menées. On est sur la défensive par rapport à un gouvernement qui est hyper offensif pour démanteler nos acquis.

Il y a eu aussi de hauts faits d'armes de la résistance sociale. Le dernier exemple en date est la manifestation du 19 (décembre), une manif que personne n'avait vue venir avec des dizaines de milliers de personnes sur le thème des pensions. Donc voilà, on résiste et on maintient l'espoir.

L'année 2017 a été marquée par les affaires: Publifin, le Samusocial, l'ISPPC, le Kazakhgate... Au-delà des fautes personnelles, c'est l'échec d'un système?

C'est important, ce n'est pas qu'une question de fautes personnelles. C'est en effet un système où des mécanismes sont mis en place pour que le monde politique intègre une élite économique, une élite sociale, coupée de la population.

Si on prend le cas de Publifin, ce n'est pas que la mise en place de ces comités de secteur qui pose question. C'est surtout une intercommunale qui a été vidée complètement de sa substance, une privation honteuse. Derrière la structure publique, il n'y a que du privé. On a, en fait, harmonisé l'ensemble des primes et des salaires avec le secteur privé et les multinationales. Ce sont les hypocrites du MR qui disent 'il faut privatiser', mais dans les compagnies privées, c'est exactement le même type de salaires qu'on paye. Là, c'est officiel. Ce qui est scandaleux ici, c'est que ce soit fait avec notre pognon à nous.

C'est cette collusion d'intérêts entre une partie du monde politique - je ne parle pas de tout le monde, je parle d'une élite politique - et le monde économique qu'il faut combattre. Dans le cas du Kazakhgate, on est exactement dans le même mécanisme. A connaît B, B connaît C et C connaît A. C'est un petit monde qui démontre bien une des thèses principales du marxisme.

Vos vidéos sur YouTube fonctionnent plutôt bien. On se souvient par exemple de vos clashs avec Charles Michel. Comment garder une critique constructive sans se faire traiter de populiste?

Le mot populiste est là pour étouffer toutes formes de débat. Quand Charles Michel m'a taxé de populiste, c'est quand j'avais démontré par A + B que ses chiffres en matière de création d'emplois étaient faux. Il avait indiqué, via les chiffres de l'ONSS, que 100% des emplois créés étaient des emplois temps-plein. Nous avons été avec notre service d'étude vérifier en détail, chiffre par chiffre, la création d'emplois. Et ces chiffres avancés par Charles Michel sont faux. La majorité des emplois créés sont des emplois à temps partiel. Et donc quand il s'énerve et qu'il n'a pas de réponse à apporter, il crie populiste, populiste... c'est une manière idéologique pour étouffer le débat. C'est ce qu'on utilise dans toute l'Europe.

Deuxièmement sur le fond, c'est important aussi. Le PTB n'est pas un parti populiste mais un parti marxiste. Le populisme va faire une analyse sur toute la population contre une élite. Nous, on fait une analyse de classes de la population. C'est-à-dire qu'il y a une bourgeoisie qui possède les grands moyens de production et qui travaille main dans la main avec les structures de l'État. Ils oppriment la classe ouvrière, les employés, les petits indépendants... Donc on fait une analyse de classes de la société, on n'est pas du tout dans l'analyse populiste. D'ailleurs tous les politologues vous le diront, le PTB est un parti marxiste, pas populiste.

Je crois qu'on est en train de mettre tout dans un fourre-tout, pour étouffer le débat politique. Et je crois que c'est une méthode, une technique des partis traditionnels. Pour pouvoir rester entre eux et éviter le débat de fond (...).

Le but est donc clairement de renverser le système?

Tout le monde qui lit nos textes le comprendra. J'encourage d'ailleurs tout le monde à les lire. Le PTB est un parti marxiste qui dit clairement qu'il faut renverser le capitalisme. Il faut une rupture de système, changer ce système économique. Le secteur bancaire doit redevenir public. C'est un secteur trop important que pour le laisser dans les mains des actionnaires.

Le secteur énergétique est un autre secteur important. Il y a une transition énergétique qui est urgente aujourd'hui. Tous les scientifiques le disent: pour 2030-2050, on doit avoir des réductions drastiques des émissions de CO2. Que font nos pouvoirs politiques? Ils attendent que le marché libre, la main invisible d'Adam Smith, règle le problème de l'écologie. Le marché ne résout pas le marché de l'écologie, il règle le marché du pognon. S'il n'y a pas de pognon à se faire sur le renouvelable, les multinationales ne vont pas investir dans le dossier (...). Il faut que la démocratie populaire reprenne le contrôle de ces secteurs-là. Donc oui, c'est une rupture radicale avec le PTB, mais je ne crois pas que ça soit un scoop.

Mais pour renverser ce système, il faut prendre le pouvoir. Est-ce que le PTB a les moyens humains, techniques, de prendre ce pouvoir?

La première question qu'il faut se poser c'est 'où est le pouvoir en Belgique?' Notre pouvoir ne se trouve certainement pas au parlement, ça, je le vois toutes les semaines. Le Parlement c'est un moulin à vent. On peut parler, parler, parler, mais tout est décidé par le gouvernement de toute façon. Et quand le parlement a quelque chose à dire, on voit que ce sont les lobbies, au sein des cabinets des différents ministres, qui sont en train de décider toute notre politique. Donc le véritable pouvoir, il se trouve où? Chez les actionnaires, les grandes banques, les spéculateurs, on l'a vu au moment de la crise bancaire. En 24h, ils ont trouvé des milliards pour les banques (...).

Donc nous devons, la gauche de rupture, construire un contre-pouvoir. Et reconstruire une hégémonie culturelle. Ça va prendre du temps, on ne va pas tourner autour du pot. Alors, les élections sont une étape importante là-dedans, mais certainement pas finale. Parce que pour cela, il faut avoir des luttes et il faut que le peuple comprenne qu'il faut retourner dans la rue pour défendre nos droits. Les élections à elles toutes seules ne vont pas changer les choses.

Donc vous vous contentez d'abord du rôle d'opposition?

Attendez, ce ne sont pour l'instant que des sondages. Je n'ai pas envie, si le PTB ne fait que 10 à 15%, que l'on me dise que nous avons perdu la campagne électorale. Même si on aura triplé nos voix. Nous restons les pieds bien sur terre, il y a encore toute une année de campagne à mener, et surtout, nous voulons percer au niveau des communes. C'est ça aujourd'hui qui est important pour nous.

Les gens ont cette impression que le PTB est déjà un grand parti, mais je rappelle qu'ici à Charleroi, nous avons une seule élue, deux élus dans le Conseil communal de Liège, on est encore un petit parti. Donc 2018 sera important pour nous, pour percer dans toutes ces villes, et surtout, dans toutes les communes où nous n'existons pas encore aujourd'hui.

Il faudra toutefois un jour choisir ses partenaires. La FGTB parle souvent d'une alliance de la gauche avec le PS et Ecolo. Ça vous paraît crédible dans un premier temps?

Mais qu'est-ce que la gauche? C'est une question doctrinale très importante, parce que moi je veux bien, les bonnes intentions sont là, mais ce sont quand même des partis qui se revendiquaient de la gauche et qui ont privatisé les banques. Nous avions la CGER, qui était une banque publique performante, ce ne sont pas les libéraux qui l'ont privatisée, c'est Elio Di Rupo. Il n'utilisait pas le mot 'privatisation' mais le mot 'consolidation stratégique', c'est un beau mot hein!

Pour le Crédit communal, c'est la même chose. La chasse aux chômeurs, même chose. La libéralisation du secteur énergétique, qui l'a votée? Ecolo, en disant qu'ils allaient faire baisser les prix. Mais pas du tout. La libéralisation du secteur a tout simplement fait rentrer les monopoles européens dans notre pays, et ils se sont partagés l'ensemble du secteur énergétique européen. 267 fusions d'entreprises n'ont créé, aujourd'hui, que sept multinationales qui contrôlent l'ensemble du secteur énergétique européen. Donc les monopoles ont tout le pouvoir.

Si c'est pour participer à une majorité avec le PS et Ecolo pour voter ce type de mesures libérales, il ne faut pas compter sur nous. On a un parti de rupture, on est ouvert pour discuter avec tout le monde, mais il faudra accepter de sortir du cadre des traités d'austérité et de libéralisation européens. C'est-à-dire rejeter l'application de ces traités-là.

Si on ne trouve pas, on poursuivra le rapport de force. Mais on ne va pas, pour une petite victoire éphémère, vendre nos principes. C'est au nom de ça que la gauche a trahi ses intérêts depuis 25-30 ans. Mais le PTB ne sera pas ça (...).

Mais vous êtes bien conscient qu'il faut du compromis en Belgique, on ne peut pas aller au pouvoir autrement?

On me dit toujours que la Belgique est un pays de compromis. C'est surtout un pays de compromission. Ce sont des partis qui sont tous devenus plus bleu, plus rouge, autant les uns que les autres. On ne s'y retrouve plus, c'est chou vert et vert chou. On ne sait plus qui est de gauche ou qui est de droite. La gauche a voté la chasse aux chômeurs, la droite continue à faire la chasse aux malades à longue durée. Il y a une dilution idéologique en Belgique qui fait perdre toute forme de repère.

Nous, nous sommes un parti de la vraie gauche. On a des principes (...). Nous ne voyons pas aujourd'hui en Belgique des partis de rupture, et d'ailleurs aucun ne s'en revendique, c'est ça qui est dommage. Il est temps, en Belgique, de retrouver des partis qui ont un peu envie de faire bouger les choses.

Au niveau fédéral, la gestion de la politique migratoire de Theo Francken a marqué l'année: comment jugez-vous sa politique? Pourquoi doit-il démissionner selon vous?

Lui, il a un agenda. Celui de diviser la population pour mieux régner. Il y a une stratégie politique derrière tout ça. Il joue sur le facile: les gens sont en colère à cause de la crise. Et comme dans toutes les périodes de crise économique, la droite et la droite extrême tentent de faire croire qu'il n'y a pas d'emplois dans nos usines à cause des immigrés. Ce qui est faux d'un point de vue économique évidemment.

Aucun immigré n'est responsable de la fermeture d'Arcelor/Mittal, aucun immigré n'est responsable de la fermeture de Caterpillar. Mais eux veulent diviser pour régner. Theo Francken joue à fond cette carte. Mais il n'est pas le seul responsable. La politique menée aujourd’hui est la politique menée par tout le gouvernement.

Sa démission ne vous suffirait pas?

Bien sûr que non. On va la soutenir jeudi au parlement, parce qu'on est solidaire d'une telle démarche. Mais il est clair que l'ensemble du gouvernement porte la responsabilité de cette politique par rapport à l'immigration.

Une politique voulue par l'Union européenne d'ailleurs. C'est elle qui a signé les accords de Khartoum dans le but de sous-traiter les frontières européennes à des dictatures qui torturent. On l'avait déjà fait avec Erdogan: on donne des millions à un dictateur pour lui dire 'gardez-les chez vous, vous pouvez les torturer, on ne verra rien'. Ça, c'est la politique européenne, celle de Jean-Claude Juncker.

Le pire là-dedans, c'est que cette politique est menée au nom de la sauvegarde de notre sécurité sociale. Mais ceux qui ont retiré six milliards de notre sécurité sociale (en Belgique) sont les mêmes qui accusent les immigrés de lui faire du tort (...). Ce n'est pas nouveau parmi les partis de la droite. En période de crise, c'est le rôle de la droite de diviser le peuple.

Restons sur la politique fédérale. La sortie du nucléaire en 2025 ne constituerait-elle pas le seul vrai clash de la majorité?

Bien sûr. Je distingue ceux qui disent, comme la N-VA, 'on ne va pas en sortir' et ceux qui ne font rien pour en sortir. On ne donne pas de capacités supplémentaires pour pouvoir sortir du nucléaire. Il est là le problème aujourd'hui. C'est une des raisons qui nous poussent à croire encore et toujours dans le même marché. Que l'on va s'en sortir avec des subsides. Or, les acteurs économiques ne vont venir que s'il y a du pognon à se faire. Y compris pour faire des centrales au gaz.

Donc, il faut une planification écologique. Il ne faut pas avoir peur de le dire, il ne faut pas avoir peur du mot. Il y a des secteurs de l'économie qu'on ne peut plus laisser au marché. L'urgence écologique est là. Il faut une reprise en main du secteur énergétique par les secteurs publics (...).

On dit aussi que la N-VA est sous l'influence du secteur industriel d'Anvers...

Exactement. C'est le VOKA qui dirige ce gouvernement. Et certainement les grandes industries du port d'Anvers qui veulent avoir du bénéfice à court terme et de l'énergie gratuite. C'est ça leur but.

Mais le pire ce sont ceux qui veulent vraiment une transition et qui disent 'on va la payer par les taxes carbone'. Mais qui va payer les taxes carbone? C'est à nouveau les citoyens. Nous n'avons pas à payer cette transition énergétique. Pendant des dizaines d'années, le secteur nucléaire s'est fait la blinde de pognon sur notre dos. Des milliards par an. Et maintenant, c'est à nous de payer cette transition? Que le secteur paye lui-même (...).

Dernière question: vous personnellement, comment avez-vous ressenti cette année 2017?

Beaucoup de pression. Le PTB connaît plein de tâches nouvelles. C'est beaucoup de défis. On vient d'une situation où on était encore un petit parti, il y a encore sept-huit ans. Donc, c'est beaucoup de polyvalence aussi. Quand on est seulement deux députés, il faut pouvoir aborder tous des sujets différents, analyser toutes les lois, on court un peu de gauche à droite. Mais globalement, je me sens bien dans ma peau parce que je fais, en fait, ma passion. Et la passion en politique, c'est hyper important.

Je sens aussi que les lignes bougent. Il n'y a rien de plus réconfortant. On sent qu'il y a un peuple de gauche qui est en train de relever la tête. De préparer les victoires du futur. Il y a toujours eu un avant, je veux dire. Avant la journée des huit heures, il y a eu une prise de conscience. Avant la sécurité sociale, il y a eu une prise de conscience. Et là, je sens un véritable réveil. Y compris parmi la jeunesse.

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